La communauté des chasseurs d'orages francophones

Accueil Culture & médias Take Shelter : l’aliénation orageuse de Jeff Nichols

Take Shelter : l’aliénation orageuse de Jeff Nichols

par Florent Renaut

Chasseurs d’Orages inaugure une nouvelle forme de rubrique sous l’angle du cinéma. Une approche inédite avec l’idée suivante : écrire un article au sujet d’un film traitant de l’orage dans son contenu. Pour ce premier billet, honneur à Take Shelter, un drame envoûtant porté par Michael Shannon.


Souvent utilisé comme moteur de la dramatisation pour appuyer une situation, ou encore comme métaphore de l’état émotif d’un personnage, l’orage de par son aspect chaotique n’a de cesse d’inspirer les réalisateurs, aussi bien comme sujet central que comme élément participant à la mise en scène, qu’il soit récurrent ou non dans le récit par sa présence. Ce qui nous intéresse ici, c’est sa représentation et sa perception par le spectateur, d’un point de vue analytique et esthétique.

Attention, il est important de préciser que rien n’est figé dans cette approche et qu’elle est purement subjective, bien qu’il y ait un travail de fond pour collecter certaines informations et recouper certains points de vue. On vous propose donc une ici une vision, une approche, d’une œuvre cinématographique.

Le premier film qui m’est venu à l’esprit est Take Shelter, réalisé en 2011 par Jeff Nichols, connu aussi pour d’autres œuvres telles que Mud (2012) ou Midnight Special (2016) pour le plus récent. Habitué d’un cinéma porté sur les thématiques de la famille et de l’intime, il est souvent qualifié de naturaliste et de métaphysique dans son approche cinématographique, dépeignant des personnages plongés dans une Amérique contemporaine et plus particulièrement dans les grands espaces du continent.

La fiction prend place dans l’un des états du Midwest américain, en marge de la “Tornado Alley”, large zone dans laquelle les phénomènes météorologiques violents se produisent couramment.

Take Shelter, c’est l’histoire de Curtis LaForche (Michael Shannon), ouvrier vivant dans l’Ohio avec sa femme et sa fille. Curtis est sujet à de nombreux cauchemars qui influent sur son quotidien. Ses visions apocalyptiques et orageuses l’obsèdent davantage, entraînant une fragilisation du socle familial et de son couple. Au fil des jours, notre personnage sombre dans une tourmente dont l’issue semble incertaine.

Nichols joue donc sur la peur commune que représente l’orage dans la pensée collective, de son rapport apocalyptique qui se rapproche des images de fin du monde.

Une représentation esthétique et poétique de l’orage

Oui, nous sommes bien face à une fiction qui fait preuve d’un travail de recherche pour mettre en scène un orage. Afin de le rendre le plus naturel possible, tangible vis-à-vis de nos connaissances et de notre regard.
On ne dénombre pas loin de sept occurrences kérauniques à l’écran. Elles sont à la fois représentées de manière visuelle ou non, et souvent sonore, par le grondement du tonnerre. Le grand travail de sound design, de part ses effets diégétiques (bruit du tonnerres caverneux) et une bande originale aux petits oignons, permettent de nous rapprocher au plus près des émotions et de la tourmente de Curtis.
L’esthétique, quant à elle, met en images des structures nuageuses bien abouties : lorsqu’il apparaît, le nuage-mur, imposant, crée une ambiance lourde et oppresse notre personnage.
Les scènes de foudre nocturne frappent par leur réalisation soignées et le détail apporté aux éléments kérauniques. Ceux qui ont l’œil apprécieront les beaux ramifiés, la foudre frappant le sol suivi d’un bel arc en retour. Des images que je vous laisserai le plaisir de découvrir.
Comme toute fiction, il est important de souligner que les images des orages sont toutes générées en post-production, avec un souci du détail remarquable, malgré quelques imperfections ici et là.

On ne peut que vous conseiller de regarder le film avant de poursuivre la lecture puisque nous allons maintenant revenir sur les éléments-clés de l’intrigue.

Au fil du récit, la représentation orageuse prend du galon et monte en puissance. L’évolution de Curtis dans sa phase d’éveil, se traduit par une contagion du monde nocturne et cauchemardesque vers le monde réel. Sa paranoïa se glisse petit à petit dans son quotidien : il ne pense qu’à son refuge anti-tornade. L’orage, comme menace, est visible à l’horizon, latent, et semble gagner du terrain par sa présence de plus en plus régulière, devenant la bête noire de ses périodes d’hallucinations.

Tout au long du film se crée un jeu de miroirs entre cauchemars et délires. Les hallucinations sonores et visuelles qui concernent la phase d’éveil de Curtis ponctuent ses journées. Une contagion s’opère dans les deux sens : conscience et inconscience, sommeil et éveil, paranoïa et délires schizophréniques. La mise en scène est là pour rendre encore plus floue cette limite entre ces états, entre un monde du rêve et un monde réel. C’est aussi ici que se joue la grande force du film et du cinéma fantastique : être en constante présence sur la fine ligne du doute, des projections et des fantasmes, entre réel et irréel.

Le refuge mental et psychique

L’orage campe la maladie mentale de Curtis et ses angoisses internes. Le refuge (abri anti-tornade / shelter) est la résultante de son état, il est le symbole de son aliénation mentale et aussi de sa zone de confort. C’est ici qu’il entreprend ses lectures pour en apprendre plus sur lui-même. Enfin, c’est aussi une zone de protection afin d’y accueillir sa famille en cas de danger extérieur. Curtis s’investit donc un maximum dans la reconstruction de cet abri, et ce sur tous les plans : moyens humains, financiers, sacrifice de son emploi, etc.

Dans l’introduction, Curtis se présente finalement comme prophète de la catastrophe, mais pas n’importe laquelle : sa catastrophe personnelle. Le métrage joue néanmoins sur cette ambiguïté prophétique, influant ainsi sur le suspense et la corde émotionnelle.
Les apparitions célestes ponctuent le récit et matérialisent l’évolution interne du personnage. Quoi de mieux que mettre en scène la foudre, comme métaphore synaptique ? Sa conscience, sa chimie physiologique lui joue des tours et c’est un véritable orage qui sévit sous sa boîte crânienne. Un orage, une tempête, qui prendra une forme particulière : celle de la paranoïa. Elle anime le déchirement de Curtis, conscient de ce qui lui arrive : il s’autodiagnostique par une recherche personnelle dans la littérature médicale mise à disposition dans la bibliothèque communale. Ce déchirement peut se traduire par l’idée suivante : comment garder l’unité familiale malgré ce qui lui arrive ? Comment ne pas perdre pied et continuer à protéger sa fille ? Comment survivre au quotidien, lorsque l’économie familiale est fragilisée ?

Le final, grandiose, nous met en scène l’acceptation de Curtis qui vient épouser “son destin” et conforte l’idée de l’unité familiale pour faire face à l’orage qui arrive. Cette unité se traduit simplement par l’image et un très court dialogue, simple et très efficace. Sincèrement, cette scène est une belle leçon de cinéma :

– Curtis : « Sam? »

– Sam : « Ok. »

Sam voit dorénavant ce qu’il voit, la compréhension mutuelle s’accorde, il est donc possible d’affronter le futur qui se dessine à l’horizon. Cette symétrie est frappante avec la scène d’introduction et la scène finale, qui se répondent en miroir; symétrie que l’on retrouve dans la composition du plan : personnage de dos plan poitrine occupant un petit espace, contre-plongée, un ciel orageux qui engendre la formation des tornades; l’orage dans le cadre détient la place forte. Ce qui diffère, c’est que chaque orage a sa propre identité par sa structure, la seule correspondance ici est la formation des deux tornades. Enfin, cela est intéressant de constater ce choix de réalisation, par une approche esthétique extrêmement naturaliste de la mise en scène afin de représenter de manière poétique l’état mental de notre personnage (de l’ordre du fantasme). Cette ambivalence participe à brouiller à nouveau la frontière entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, et résulte sur un onirisme apocalyptique.

Jeff Nichols a su tirer profit au maximum de l’utilisation métaphorique de l’orage pour caractériser son personnage et l’évolution du scénario. En jouant sur notre psychologie de l’événement et ce qu’il suscite en chacun de nous, comme peur primitive. Cette atmosphère constante de la pression orageuse, la peur qu’elle engendre et le chaos qu’elle représente appuie avec brio la mise en scène d’une maladie mentale.

Ce qui nous atteint finalement dans ce film, et nous parle beaucoup plus pour les passionnés que nous sommes, c’est notre rapport à l’orage. On peut aisément affirmer, sans trop de risques, que l’enjeu dramatique se retrouve décuplé par le travail d’ambiance globale du film, aussi bien sur le plan sonore que visuel. Jeff Nichols s’empare de son sujet avec une profonde maîtrise et répond avec exigence et poésie à sa trame scénaristique, ainsi que l’évolution de son personnage. Tout ici prend sens et se fait écho. Toutes ces lignes de lectures qui s’ouvrent, dans lesquelles nous pouvons nous projeter. Si bien sûr, notre sensibilité est touchée.


TAKE SHELTER
Réalisateur : Jeff Nichols
Acteurs principaux : Michael Shannon, Jessica Chastain
Date de sortie : 30 septembre 2011 (US), 4 janvier 2012 (France)
Pays : États-Unis
Budget : 5 millions $
Box-office : 4,75 millions $ (USA) / 134 293 entrées (France)
Durée : 2h01

Vous pourriez également aimer

Ce site utilise les cookies pour améliorer votre expérience. Nous supposerons que vous êtes d'accord avec cela, mais vous pouvez vous désinscrire si vous le souhaitez. Accepter En savoir plus